Affaire des sous-marins australiens 

Comment les retards américains offrent à la France une revanche diplomatique.

 En 2021, l’Australie avait renoncé à un programme de douze sous-marins conventionnels conçus par Naval Group au profit de sous-marins nucléaires américains et britanniques, une décision annoncée sans préavis qui avait provoqué un rappel inédit des ambassadeurs français à Washington et Canberra.

Aujourd’hui, les incertitudes sur la capacité des États‑Unis à livrer dans les délais les sous-marins promis à l’Australie alimentent, en France, le sentiment d’une « revanche » silencieuse sur l’administration Biden, accusée à l’époque d’avoir planté « un coup de poignard dans le dos » de la France.

Car au‑delà du choc diplomatique de 2021, c’est la crédibilité stratégique de l’engagement américain dans le Pacifique qui est désormais interrogée. Les difficultés de production des sous-marins nucléaires Virginia, les retards accumulés dans les chantiers navals américains et la priorité donnée aux besoins de l’US Navy nourrissent l’hypothèse, évoquée par plusieurs experts, que l’Australie pourrait ne jamais recevoir la totalité des unités envisagées, voire aucune, si Washington ne parvient pas à doubler ses capacités industrielles.

Dans ce contexte, Paris voit se retourner le récit politique de 2021 : la France, accusée alors d’être un fournisseur peu adapté au nouveau contexte indo‑pacifique, observe que l’alternative « anglo‑saxonne » s’enlise dans des contraintes industrielles et budgétaires que Washington n’avait pas mis en avant au moment de rompre le contrat français.

Rupture du contrat français, choc de 2021

L’annonce d’AUKUS, en septembre 2021, avait pris Paris de court. L’Australie avait décidé de renoncer à un contrat estimé à 56 milliards d’euros pour des sous-marins d’attaque à propulsion conventionnelle, au profit d’une coopération trilatérale avec Washington et Londres pour l’acquisition de sous-marins nucléaires.

Le ministre français des Affaires étrangères de l’époque, Jean‑Yves Le Drian, avait dénoncé « un coup de poignard dans le dos », fustigeant une « trahison » de la part de deux alliés censés agir en transparence avec Paris.

Emmanuel Macron avait lui‑même laissé éclater sa colère lors d’un échange devenu célèbre avec des journalistes australiens, interrogé pour savoir si Scott Morrison lui avait menti. « Je ne pense pas, je sais », avait répondu le président français, accusant l’ancien Premier ministre australien de ne pas avoir joué franc jeu sur l’avenir du contrat.

Dans les capitales occidentales, l’épisode avait été interprété comme un avertissement sur la manière dont les États‑Unis et leurs alliés pouvaient reconfigurer leurs partenariats stratégiques au détriment de partenaires européens, au nom de priorités géopolitiques

Ce « séisme » diplomatique avait conduit la France à revoir sa stratégie indo‑pacifique, en cherchant à afficher une autonomie accrue vis‑à‑vis de Washington tout en maintenant des liens de défense avec Canberra. Si les tensions officielles se sont progressivement apaisées, le ressentiment demeure dans certains cercles diplomatiques et militaires français, qui voient dans les déboires d’AUKUS une confirmation des avertissements formulés dès 2021 sur la faisabilité industrielle du projet.

Un pari industriel sous forte contrainte américaine

Depuis 2023, de nombreux rapports et auditions au Congrès américain soulignent les difficultés des chantiers navals à livrer suffisamment de sous-marins Virginia pour la flotte américaine, à un rythme très inférieur à l’objectif de deux navires par an.

Les industriels peinent à recruter et former la main‑d’œuvre qualifiée, subissent des tensions sur les chaînes d’approvisionnement et sont déjà en retard sur les besoins propres de l’US Navy. Dans ce contexte, la perspective de prélever plusieurs unités sur la production américaine pour les transférer à l’Australie est régulièrement jugée politiquement délicate à Washington.

En 2025, un ancien Premier ministre australien, Malcolm Turnbull, a estimé que « le risque de ne recevoir aucun sous-marin Virginia‑class est objectivement très, très élevé », dénonçant le manque de transparence du gouvernement et l’absence de « plan B » crédible.

Les analyses publiées par plusieurs think tanks, dont le Lowy Institute, rappellent que l’AUKUS australien est désormais « enchaîné » à deux systèmes industriels – américain et britannique – eux-mêmes fragilisés par la montée des coûts, les retards et les arbitrages budgétaires. Certains commentateurs vont jusqu’à évoquer un « pari à 368 milliards de dollars » qui pourrait laisser l’Australie sans capacité sous‑marine suffisante pendant une ou deux décennies.

Pour Canberra, la ligne officielle reste inchangée : le gouvernement réaffirme sa confiance dans AUKUS, insiste sur les efforts engagés pour former des équipages, adapter ses infrastructures et accueillir des sous-marins américains en rotation à partir de la fin des années 2020. Mais les doutes exprimés par d’anciens responsables et des experts de la défense nourrissent un débat croissant sur la soutenabilité du projet et sur l’absence d’option alternative crédible, dans un contexte régional marqué par la montée en puissance navale de la Chine.

Une « revanche » politique plus que militaire

À Paris, ces difficultés sont analysées moins comme une victoire stratégique que comme la confirmation des fragilités d’un modèle d’alliances très centré sur Washington.

La France a obtenu, en 2023, une compensation financière pour la rupture du contrat Naval Group, mais n’a pas retrouvé le rôle de partenaire clé qu’elle espérait dans la modernisation de la flotte australienne. La « revanche » est donc d’abord symbolique : celle d’un pays qui se voit confirmé dans sa critique d’un AUKUS conçu dans l’urgence politique, sans évaluation réaliste des capacités industrielles.

Dans les milieux diplomatiques français, certains soulignent que les promesses américaines faites à Canberra au plus fort de la crise – calendrier resserré, garanties sur les livraisons, soutien budgétaire – apparaissent aujourd’hui difficiles à tenir sans choix douloureux pour la flotte américaine elle‑même. D’autres y voient un avertissement pour les alliés européens : compter exclusivement sur les États‑Unis pour des capacités de pointe expose à des arbitrages unilatéraux lorsque la pression monte sur l’appareil industriel et militaire américain.

Pour l’heure, aucune décision n’indique que l’Australie renonce à AUKUS, ni que les États‑Unis renoncent formellement aux transferts de sous-marins. Mais la combinaison de délais glissants, d’incertitudes industrielles et de critiques internes fait émerger l’idée, jusque dans la presse australienne, qu’« à un moment, les Australiens réaliseront qu’ils ne reçoivent pas les sous-marins promis ». C’est dans cet écart entre les assurances solennelles de 2021 et les réalités de 2026 que s’inscrit, vue de Paris, la « délicate revanche » d’un partenaire écarté qui voit aujourd’hui mis à nu les fragilités du pari australien sur Washington.

Léandre Genet

Léandre Genet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *